livreC’est pour creuser cette question et partager leurs expériences qu’une soixantaine d’éditeurs et de libraires français et québécois de livres religieux se sont réunis à Montréal le 15 avril dernier.

Spiritualité vs religion

On ne peut traiter du livre religieux, sans parler du rapport à la religion et à la spiritualité dans la société actuelle. Ce fut le rôle des premiers intervenants, Patrick Snyder, théologien, Micheline Milot, sociologue et Georges Leroux, philosophe. D’abord un premier constat : aujourd’hui, pour bien des gens, la spiritualité a beaucoup plus d’attraits que la religion... La spiritualité j’aime, le religieux j’aime pas ; cette boutade traduit, en effet, l’attitude face à la religion de plusieurs de nos contemporains, même si cette dualité tend à s’estomper chez les jeunes. Il s’agit souvent d’une méconnaissance plutôt que d’une disqualification du religieux ; méconnaissance qui porte très souvent sur l’ABC de la foi. Pour plusieurs, le seul contact avec la religion vient des médias. Et les sujets privilégiés des médias, ce sont, en général, les aspects rétrogrades des grandes religions et les conflits où les religions n’ont pas le beau rôle. On reconnaît, en même temps, qu’il est très difficile, aujourd’hui, d’avoir accès à certains textes importants de la Tradition. Selon Georges Leroux, « il est de la responsabilité des éditeurs de livres religieux de maintenir visible le livre qui favorise la connaissance de la religion ; de voir comment faire du neuf avec des textes de base; en somme, de « réactiver » les textes; de donner de l’importance aux préoccupations communes aux religions traditionnelles : que disent-elles de la justice sociale, de la solidarité, de l’environnement ? ».

Chercheurs de sens vs consommateurs

Une question est revenue à quelques reprises par rapport au témoignage, à la crédibilité du témoin. Le témoin d’une expé-rience spirituelle parle de sa propre expérience, son récit est une proposition contemporaine d’un modèle possible ; cependant, à moins que la personne ait la « grâce d’écrire », la publication d’un témoignage nécessite un véritable travail d’écriture de la part de l’éditeur. Il faut ajouter qu’il y a actuellement un phénomène de vedettariat, des vedettes se mettent à parler de la foi..., et même si ce genre de témoignage risque d’être un amalgame d’opinions, il est recherché par certains médias. Et les gens lisent ce qui a été vu dans les médias. Pour bien des chercheurs de sens, la spiritualité s’est transformée en bien de consommation ; et l’hyperconsommation veut une spiritualité clé en main, centrée sur l’immédiateté, sans effort, qui cherche le remède miracle...

 

Enjeux et défis

Durant la deuxième partie de la rencontre, des éditeurs spécialisés dans la publication de livres religieux, une libraire, Jeanne Lemire, de la librairie Paulines de Montréal, Jean-Claude Leclerc, journaliste au Devoir et Jean-Guy Roy de Radio Ville-Marie ont témoigné de leur rapport au livre, religieux ou autre, des questions qu’ils se posent, des défis à relever…pour les éditeurs :

  • La rareté des auteurEs, d’où la nécessité de créer des alliances avec d’autres éditeurs.
  • La mise en commun d’un certain nombre de ressources pour diminuer les coûts de production.
  • Le livre religieux étant noyé dans une surabondance de titres. Il vaut mieux produire moins et soigner davantage chaque production.
  • L’attention à la langue: qu’elle soit compréhensible quel que soit le sujet traité.
  • L’engagement à rejoindre la clientèle dans un contexte de fragmentation du lectorat.

pour les libraires de livres religieux :

  • L’obligation de s’impliquer à partir de ce qu’ils sont : concilier le respect de l’autre et ce qu’ils souhaitent promouvoir.
  • L’importance d’être solidaires des chercheurs de sens ; être à l’écoute, laisser poser des questions, se laisser interpeller...
  • La nécessité de trouver chez de tels libraires, un personnel motivé et compétent connaissant le contenu des livres et capable de les présenter.

Quelques problèmes soulevés :

  • Le vieillissement du lectorat traditionnel.
  • La reconfiguration des lieux (paroisses, diocèses, communautés religieuses). Les nouvelles communautés ainsi formées n’ont pas le même pouvoir d’achat.
  • Le religieux ou le spirituel se retrouvent pratiquement dans tous les genres littéraires : romans, santé, psychologie, croissance personnelle... (la recherche de sens de nos contemporains se limite souvent à ces disciplines...)
  • Des éditeurs non spécialisés publient aussi des livres religieux, surtout des « best sellers », qu’ils placent en telle quantité dans les grandes surfaces qu’il n’y a plus assez d’exemplaires disponibles lorsque les libraires spécialisés en livres religieux renouvellent leurs commandes.
  • Certains éditeurs de livres religieux sont distribués par des diffuseurs qui ne connaissent ni les auteurs, ni leurs œuvres. Cela complique beaucoup le réapprovisionnement.

Il n’y a pas eu de réponse concrète à la question : « Y a-t-il un avenir pour le livre religieux ? » Mais les éditeurs et les libraires présentEs sont repartiEs plus conscientEs des enjeux et des défis de leur mission.

À propos des librairies Paulines, Jeanne Lemire, fsp déclarait : « Le nom Paulines, est un engagement et un défi... c’est un engagement concret en faveur du monde d’aujourd’hui : annoncer Jésus-Christ dans toute son humanité et la force de la résurrection. » Et, Sophie Brouillet, la jeune adjointe à l’éditeur chez Médiaspaul, s’est exclamée en terminant son exposé : « Aujourd’hui la situation est un véritable appel au dynamisme et à la créativité... et je trouve passionnants les défis actuels. »

Lucille Paradis, fsp